# Les instruments de musique emblématiques de la Tanzanie

La Tanzanie, terre d’une diversité culturelle exceptionnelle avec ses 120 groupes ethniques, abrite un patrimoine musical d’une richesse inégalée. Des plateaux d’Arusha aux rives de l’océan Indien, des plaines du Serengeti à l’archipel de Zanzibar, chaque région cultive des traditions instrumentales millénaires qui continuent de rythmer la vie quotidienne, les cérémonies et les célébrations. Ces instruments, bien plus que de simples objets sonores, incarnent l’identité culturelle des peuples tanzaniens et témoignent d’un savoir-faire artisanal transmis de génération en génération. Leur sonorité caractéristique résonne encore aujourd’hui dans les villages, les centres urbains et sur les scènes internationales, faisant de la Tanzanie un carrefour musical fascinant où se mêlent influences bantoues, nilotiques, arabes et swahilies.

Le ngoma : tambour cérémoniel et instrument de communication tribal

Le ngoma représente bien plus qu’un simple tambour dans la culture tanzanienne : il constitue le cœur battant des communautés, un instrument de communication ancestral capable de transmettre des messages complexes sur de longues distances. Présent dans pratiquement toutes les ethnies du pays, le ngoma occupe une place centrale lors des cérémonies religieuses, des rites de passage et des célébrations communautaires. Sa capacité à reproduire les intonations de la langue swahilie en fait un véritable langage musical, compréhensible par les initiés et respecté par tous. Les rythmes polyrythmiques générés par plusieurs joueurs de ngoma créent des motifs sonores d’une complexité remarquable, structurant l’ensemble de la vie sociale tanzanienne.

Typologie des ngoma selon les ethnies sukuma, chagga et hehe

Chaque groupe ethnique tanzanien a développé ses propres variations du ngoma, adaptées à ses besoins culturels spécifiques. Les Sukuma, le groupe le plus nombreux de Tanzanie avec près de 5,5 millions de membres, utilisent des tambours cylindriques de grande taille appelés ng’oma ya msondo, dont les dimensions imposantes produisent des basses profondes audibles à plusieurs kilomètres. Les Chagga, installés sur les pentes du Kilimandjaro, privilégient des ngoma plus compacts au son aigu, souvent joués en ensembles de trois à cinq tambours de tailles différentes pour créer une harmonie mélodique. Chez les Hehe de la région d’Iringa, réputés pour leur résistance historique face aux colonisateurs, le ngoma revêt une dimension guerrière et les motifs rythmiques rappellent les stratégies de combat du légendaire chef Mkwawa.

Techniques de percussion polyrythmique et patterns traditionnels du ngoma

La maîtrise du ngoma exige des années d’apprentissage pour comprendre les subtilités des patterns rythmiques traditionnels. Les percussionnistes tanzaniens utilisent différentes techniques de frappe : la paume entière pour les sons graves et profonds, les doigts pour les tonalités claires et aiguës, et le talon de la main pour les accents marqués. Le concept de polyrythmie, où plusieurs rythmes indépendants se superposent harmonieusement, constitue l’essence même de la musique au ngoma. Un ensemble typique comprend généralement un tambour maître qui maintient le tempo de base, accompagné de deux à quatre tambours secondaires qui tissent des motifs rythmiques complémentaires. Cette architecture sonore complexe reflète l’organisation sociale tanzanienne où chaque membre de la communauté apporte sa contribution unique à l’ensemble collectif.

Certains motifs rythmiques du ngoma portent des noms précis et sont immédiatement reconnaissables pour les danseurs et les chanteurs. Chez les Sukuma, par exemple, le pattern bugobogobo accompagne les danses avec serpent, tandis que d’autres figures rythmiques sont réservées aux funérailles ou aux célébrations des récoltes. L’apprentissage se fait souvent de façon orale et pratique : le maître tambour se place au centre, les apprentis répètent jusqu’à ce que le motif soit intégré dans le corps autant que dans la mémoire. Pour un auditeur non initié, cette superposition de rythmes peut sembler chaotique ; pourtant, chaque accent, chaque silence a une signification, à la manière d’une conversation animée entre plusieurs interlocuteurs. En observant de près, vous constaterez que les danseurs suivent des lignes rythmiques différentes, comme s’ils « lisaient » chacun une phrase du même texte musical.

Fabrication artisanale : sélection des bois de mvule et traitement des peaux de zébu

La fabrication d’un ngoma est un art à part entière, intimement lié à l’environnement naturel tanzanien. Les artisans choisissent souvent le bois de Mvule (teck africain) ou d’autres essences denses et résistantes, capables de supporter une forte tension sans se fissurer. Le tronc est soigneusement évidé à la main, puis séché durant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, afin de stabiliser la caisse de résonance. Cette étape de séchage, loin d’être anecdotique, conditionne la qualité acoustique finale du tambour et sa longévité.

La peau utilisée pour le ngoma provient fréquemment du zébu, abondant dans les régions pastorales de Tanzanie. Elle est d’abord trempée, grattée et étirée pour éliminer les impuretés, avant d’être tendue sur la caisse de bois à l’aide de cordages en fibres naturelles ou de lanières de cuir. Selon la région, l’artisan peut fumer légèrement la peau pour la protéger de l’humidité et obtenir un timbre plus sec et claquant. Le réglage de la tension, réalisé par un savant jeu de nœuds et de ligatures, permet d’affiner la tonalité, un peu comme on réglerait les cordes d’un instrument à cordes. Certains maîtres tambouriers décorent ensuite le fût de motifs gravés ou peints, qui rappellent l’appartenance clanique ou la fonction rituelle du tambour.

Dans les zones rurales, la fabrication du ngoma reste un moment communautaire fort, où les anciens transmettent aux plus jeunes non seulement la technique, mais aussi les récits et les croyances qui entourent l’instrument. On considère parfois que le ngoma « naît » véritablement lors de sa première utilisation rituelle, lorsque la communauté le consacre à travers la danse et le chant. Pour les voyageurs attentifs, visiter un atelier de fabrication de ngoma est une manière privilégiée de comprendre comment la musique traditionnelle tanzanienne est ancrée dans la matière vivante – bois, peau, fibres – et dans la mémoire collective.

Le ngoma dans les rituels mganda et cérémonies d’initiation jando

Le ngoma occupe une place centrale dans plusieurs rituels emblématiques, notamment les danses Mganda et les cérémonies d’initiation Jando. Le Mganda, pratiqué par différents groupes bantous, est une danse de formation en ligne ou en cercle, où les participants, souvent vêtus de costumes colorés, exécutent des pas synchronisés au son d’ensembles de ngoma et de chants responsoriaux. Le tambour maître donne le signal des changements de figures, un peu comme un chef d’orchestre invisible que tous suivent sans quitter la danse. Pour les communautés rurales, ces performances sont à la fois un divertissement et un moyen d’affirmer leur identité dans un contexte de modernisation rapide.

Les cérémonies d’initiation Jando, observées dans plusieurs régions côtières et intérieures, marquent le passage de l’enfance à l’âge adulte, en particulier pour les garçons. Durant ces rites, qui peuvent durer plusieurs jours, le ngoma accompagne les différentes étapes symboliques : départ du village, enseignements secrets, retour triomphal des initiés. Les rythmes choisis ne sont pas laissés au hasard : certains patterns ne peuvent être joués qu’en présence des initiés ou des anciens, et leur exécution publique est strictement encadrée. En ce sens, le ngoma agit comme un « code sonore » qui signale à la communauté la nature de l’événement en cours.

Pour vous, en tant que visiteur, il n’est pas toujours possible d’assister à l’intégralité d’un Jando, qui demeure un moment intime et protégé. En revanche, de nombreux festivals culturels tanzaniens proposent des versions publiques de danses Mganda, permettant d’apprécier la puissance rythmique du ngoma dans un cadre respectueux des traditions. Vous remarquerez alors que, même lorsqu’il est présenté sur scène, le ngoma conserve son rôle de médiateur entre le monde visible – les danseurs, le public – et le monde invisible des ancêtres et des esprits protecteurs.

La zeze : luth à caisse de résonance de l’archipel de zanzibar

Sur les îles de Zanzibar et Pemba, la zeze occupe une place de choix au sein des musiques traditionnelles côtières. Ce luth à caisse de résonance, parfois proche de la vièle, accompagne aussi bien les chants swahilis profanes que certaines formes plus anciennes de poésie musicale. Dans les ruelles de Stone Town, il n’est pas rare d’apercevoir un musicien assis sur le pas d’une porte, tenant une zeze dont le timbre délicat se mêle au murmure de la ville. À la différence des grands tambours ngoma, la zeze parle à l’oreille de façon plus intime, comme un conteur qui s’adresse à un cercle restreint d’auditeurs.

Construction organologique de la zeze : calebasse, cordes en boyau et manche en bois de palmier

La zeze se caractérise par une construction organologique ingénieuse, qui fait appel à des matériaux locaux faciles à trouver le long de la côte swahilie. La caisse de résonance est généralement réalisée à partir d’une calebasse évidée, dont on découpe une ouverture circulaire ou ovale avant de la recouvrir d’une peau animale tendue. Cette membrane, souvent de chèvre ou de vache, constitue le « chevalet » sonore sur lequel viennent se poser les cordes. Le manche, taillé dans un bois léger comme le bois de palmier ou de mangrove, est inséré dans la calebasse, créant une structure à la fois solide et étonnamment légère.

Les cordes de la zeze étaient historiquement fabriquées en boyau, même si, aujourd’hui, certains musiciens utilisent du fil de nylon ou de pêche pour des raisons de durabilité. Selon les régions et les usages, la zeze peut comporter une à trois cordes, parfois davantage dans des versions modernisées. Le musicien joue en pinçant ou en frottant les cordes avec un archet rudimentaire, obtenant ainsi un son légèrement nasillard, très distinctif dans le paysage sonore de Zanzibar. La simplicité apparente de la zeze cache en réalité une grande finesse de construction : l’épaisseur de la calebasse, la tension de la peau et la longueur vibrante des cordes influencent fortement le timbre final.

Dans certains ateliers de Stone Town, les luthiers associent aujourd’hui des techniques traditionnelles et des outils modernes pour améliorer la justesse et la projection de l’instrument. Ils ajustent notamment la position du manche et la forme de la calebasse en se fiant autant à leur oreille qu’à leur expérience tactile. Comme pour le ngoma, la fabrication de la zeze est un héritage familial jalousement transmis, où chaque détail, du choix de la calebasse à la finition des cordes, participe à la personnalité sonore de l’instrument.

Accordage pentatonique et modes maqam d’influence arabo-swahilie

Musicalement, la zeze illustre parfaitement le métissage de la culture swahilie, à la croisée des routes entre Afrique, monde arabe et océan Indien. Les musiciens de Zanzibar utilisent fréquemment des systèmes d’accordage pentatoniques enracinés dans les pratiques bantoues, mais ils intègrent aussi des modes inspirés des maqâm arabes. Cette double influence se traduit par des mélodies sinueuses, ornées de glissandi et de micro-intervalles, qui rappellent autant les chants coraniques que les musiques de l’intérieur du continent.

Concrètement, l’accordage de la zeze varie selon le répertoire interprété et le contexte de performance. Pour des chants traditionnels ruraux, le musicien optera souvent pour une échelle pentatonique simple, adaptée aux danses populaires et facile à chanter en chœur. En revanche, lorsqu’il accompagne un poème d’amour ou un chant de taarab intimiste, il pourra caler son accordage sur un mode proche du maqâm hijâz ou du rast, introduisant des notes « bleues » et des inflexions expressives. Vous avez déjà entendu ces nuances dans la musique arabe classique ? La zeze les transpose dans un cadre swahili, créant un pont subtil entre les deux univers.

Pour les musiciens contemporains, maîtriser ces différents systèmes d’accordage est à la fois un défi et une immense source de créativité. Certains artistes n’hésitent pas à expérimenter des combinaisons inédites, en adaptant par exemple des mélodies de bongo flava ou de jazz sur la zeze. Ce jeu avec les échelles musicales montre combien l’instrument est vivant et adaptable, loin d’être figé dans une tradition immuable.

Répertoire musical taarab et fusion avec l’oud moyen-oriental

La zeze trouve naturellement sa place dans l’univers du taarab, cette musique emblématique de Zanzibar qui marie poésie swahilie, influences arabes, indiennes et parfois occidentales. Dans les ensembles de taarab traditionnels, la zeze pouvait tenir un rôle d’ornementation mélodique, doublant la voix ou dialoguant avec les violons et l’oud moyen-oriental. Son timbre un peu rugueux, comparé à la douceur ronde de l’oud, apporte une couleur « terrestre » qui ancre le taarab dans son terroir africain.

Au fil du XXe siècle, certains orchestres ont progressivement remplacé la zeze par des instruments plus puissants ou plus faciles à amplifier, comme la guitare ou le clavier. Pourtant, un mouvement de retour aux sources se manifeste aujourd’hui, porté par des musiciens soucieux de préserver l’authenticité du taarab asilia (taarab traditionnel). Dans ces formations, la zeze renoue avec son rôle historique, souvent en contrepoint de l’oud : l’un évoque la mer et les caravanes venues d’Arabie, l’autre rappelle les campagnes de Tanzanie et les villages de pêcheurs de la côte.

Cette fusion zeze–oud crée des textures sonores d’une grande richesse, où les lignes mélodiques s’entrelacent comme les arabesques d’une porte sculptée de Stone Town. Si vous assistez à un concert de taarab dans un club culturel de Zanzibar, prêtez attention à ces dialogues instrumentaux : au-delà de la simple esthétique, ils racontent l’histoire même de la région, faite de rencontres, d’échanges commerciaux et de métissages culturels. Pour de jeunes musiciens, apprendre à jouer la zeze dans un contexte de taarab constitue ainsi une manière concrète de s’approprier ce patrimoine hybride.

Maîtres luthiers de stone town et transmission du savoir-faire zanzibarite

À Stone Town, la vieille ville de Zanzibar classée au patrimoine mondial, quelques ateliers perpétuent encore l’art de la lutherie traditionnelle de la zeze. Ces maîtres artisans, souvent issus de lignées de musiciens, fabriquent et réparent des instruments pour les orchestres locaux, mais aussi pour des collectionneurs et des ethnomusicologues venus du monde entier. Leur savoir-faire ne se résume pas à la technique : ils connaissent les histoires associées à chaque modèle d’instrument, les anciens répertoires, les chants oubliés.

La transmission de ce savoir reste principalement orale et familiale, même si certaines écoles de musique et centres culturels, comme le Dhow Countries Music Academy, commencent à documenter ces pratiques. Les jeunes apprentis y apprennent à choisir les calebasses, à préparer les peaux et à ajuster les manches, tout en s’initiant au jeu de la zeze. Vous imaginez peut-être un atelier silencieux ? C’est tout le contraire : la fabrication se fait en musique, les artisans testant sans cesse l’instrument à mesure qu’il prend forme.

Face à la concurrence des instruments importés et des productions industrielles, ces luthiers zanzibarites doivent néanmoins s’adapter. Certains proposent des zeze électro-acoustiques, d’autres collaborent avec des groupes de fusion qui mêlent rock, reggae et sons traditionnels. Cette capacité à innover sans renier les techniques ancestrales est l’un des grands atouts de la lutherie tanzanienne : elle montre que la tradition peut être un tremplin vers la créativité contemporaine, et non un carcan figé.

Les marimba et kalimba : xylophones à lames et lamellophones métalliques

Au-delà des tambours et des luths, la Tanzanie se distingue aussi par une riche tradition de xylophones et de lamellophones, regroupés sous les noms de marimba et kalimba (ou sansi). Ces instruments, fréquents dans les régions du sud et du centre du pays, offrent une palette mélodique lumineuse qui contraste avec la puissance des ngoma. Dans certains villages, le son cristallin de la marimba accompagne les chants de travail ou les veillées, tandis que la kalimba, plus intime, se joue souvent en solo, comme un carnet de notes musicales tenu au creux des mains.

Architecture des lames en bois de muhugu et système de résonateurs en calebasse

Les marimba tanzaniennes sont généralement composées d’une série de lames en bois – souvent du Muhugu ou d’autres essences locales denses – disposées sur un châssis en bois ou en fibres végétales. Chaque lame est soigneusement taillée et affinée pour produire une hauteur précise, un peu comme on accorde les touches d’un piano. Sous les lames, des calebasses ou des tubes de bambou servent de résonateurs, amplifiant le son et lui donnant ce timbre chaud et enveloppant caractéristique de la musique traditionnelle tanzanienne.

L’architecture de la marimba varie selon les régions : certains modèles sont portatifs, d’autres fixés au sol ou suspendus sur un support en bois. Les artisans ajustent la longueur et l’épaisseur de chaque lame par un patient travail d’oreille, rabotant ou creusant le bois jusqu’à obtenir la note souhaitée. Dans certaines communautés, on ajoute à l’intérieur des calebasses de petites membranes (peaux minces, papier, toiles d’araignée) qui créent un léger bourdonnement, comparable à un effet de « distorsion naturelle ». Ce bourdonnement, loin d’être un défaut, est recherché pour son pouvoir hypnotique, qui renforce l’aspect dansant et transe de la musique.

Les kalimba, quant à elles, utilisent des lamelles métalliques fixées sur une caisse de résonance en bois, parfois complétée par une petite calebasse. Chaque lamelle, courbée vers l’extérieur, est actionnée par les pouces, ce qui explique l’appellation fréquente de « piano à pouces ». L’accordage se fait en ajustant la longueur vibrante de chaque lamelle : plus elle est longue, plus la note est grave. Pour un musicien débutant, la kalimba représente une porte d’entrée accessible à l’univers mélodique tanzanien, tout en restant un instrument d’une grande profondeur expressive.

Accordage diatonique des kalimba sansi et gammes heptatoniques

Sur le plan musical, les kalimba de type sansi utilisées en Tanzanie adoptent souvent un accordage diatonique, proche de nos gammes majeures ou mineures européennes. Cette organisation des notes facilite le chant en chœur et l’accompagnement de mélodies modernes, y compris dans le gospel ou le bongo flava acoustique. Vous pensez qu’un instrument traditionnel ne peut pas dialoguer avec la musique pop ? La sansi prouve le contraire : ses gammes diatoniques la rendent particulièrement adaptable aux standards contemporains.

Cependant, dans certaines régions, les marimba et kalimba conservent des accordages plus anciens, fondés sur des gammes heptatoniques (à sept notes) spécifiques aux peuples Wagogo, Sukuma ou Zaramo. Ces échelles ne correspondent pas toujours aux demi-tons occidentaux : elles intègrent parfois des intervalles légèrement élargis ou rétrécis, produisant ce que les ethnomusicologues appellent des « échelles non tempérées ». Pour l’oreille non habituée, ces gammes peuvent donner une impression de flottement ou de « faux », alors qu’il s’agit en réalité d’un autre système de référence, cohérent et parfaitement maîtrisé.

Cette diversité d’accordages reflète la cohabitation, en Tanzanie, de deux logiques musicales : l’une tournée vers l’harmonisation avec les musiques mondialisées (jazz, pop, musique chrétienne), l’autre attachée aux héritages locaux et aux fonctions rituelles anciennes. Certains musiciens jonglent habilement entre ces deux univers, réaccordant leur kalimba selon le contexte ou utilisant plusieurs instruments pour différents répertoires. Pour qui souhaite apprendre la musique traditionnelle tanzanienne, comprendre ces systèmes d’échelles est une étape fascinante, comparable à l’apprentissage d’un nouveau dialecte.

Intégration des marimba dans les orchestres de musique ngoma ya kijiji

Dans de nombreux villages, les marimba occupent une place privilégiée au sein des ensembles de musique ngoma ya kijiji (« musique du village »). Dans ce type de formation, on retrouve généralement un noyau de tambours ngoma, des hochets, parfois des flûtes, et une ou plusieurs marimba qui assurent la trame harmonique et mélodique. Le xylophone y joue un peu le rôle de la guitare ou du clavier dans les groupes modernes : il fournit les accords implicites, les ostinatos et les contre-chants sur lesquels se posent les voix et les percussions.

Ces orchestres de village se produisent lors des mariages, des fêtes des récoltes ou des visites officielles. Les musiciens, souvent amateurs mais extrêmement chevronnés, répètent dans les cours familiales ou sous les grands arbres, dans une ambiance à la fois studieuse et conviviale. Vous êtes tenté de croire que la marimba reste confinée aux campagnes ? On la retrouve aussi dans certaines productions de muziki wa dansi et de bongo flava, où les producteurs samplent ses motifs pour les intégrer à des beats électroniques. Cette hybridation sonore contribue à faire connaître au grand public la couleur particulière des marimba tanzaniennes.

Pour les voyageurs et les passionnés de musique, assister à une répétition de ngoma ya kijiji est une expérience inoubliable. On y mesure concrètement comment les instruments dialoguent : le ngoma marque le temps, la marimba tisse des motifs répétitifs rappelant un tissage de kanga, et les voix s’élèvent en polyphonie. Cette interaction constante entre rythme et mélodie donne à la musique tanzanienne sa dynamique si particulière, à la fois ancrée dans la terre et ouverte sur le monde.

Le filimbi : flûte traversière en bambou et roseau des pasteurs maasaï

Dans les vastes plaines et les plateaux du nord de la Tanzanie, un autre instrument emblématique se fait entendre : le filimbi, flûte en bambou ou en roseau utilisée notamment par les pasteurs Maasaï. À première vue, cet instrument semble modeste comparé aux grands tambours ngoma ou aux marimba imposantes. Pourtant, son rôle dans la vie quotidienne des bergers est essentiel : le filimbi sert à rythmer la marche des troupeaux, à communiquer à distance et à exprimer les émotions du joueur face au paysage. Son timbre doux et pénétrant se marie naturellement au souffle du vent sur les herbes hautes du Serengeti.

Techniques de perce et positionnement des trous de tonalité sur le filimbi

La construction d’un filimbi repose sur des techniques simples mais précises. Le musicien-artisan choisit un segment de bambou ou de roseau droit, sans fissures, dont le diamètre et l’épaisseur correspondent à la tessiture désirée. Il perce ensuite l’embouchure et les trous de jeu en se guidant à la fois sur des repères transmis par les anciens (proportions, distances approximatives) et sur son oreille, en testant le son à chaque étape. Contrairement aux flûtes européennes calibrées industriellement, chaque filimbi est légèrement unique, avec sa propre couleur sonore.

Le positionnement des trous de tonalité conditionne la gamme accessible sur l’instrument. La plupart des filimbi Maasaï offrent une échelle restreinte, adaptée aux mélodies pastorales simples mais expressives. En jouant sur la pression du souffle, l’angle d’attaque de l’air et le bouchage partiel des trous, le musicien peut cependant obtenir des nuances micro-tonales, ces « entre-notes » qui donnent au chant pastoral sa saveur si particulière. Pour un observateur extérieur, le filimbi peut sembler rudimentaire ; en réalité, il s’agit d’un instrument d’une grande sensibilité, qui réagit à la moindre inflexion du souffle.

Les Maasaï enseignent souvent la fabrication du filimbi aux jeunes garçons lors de leurs premières sorties avec le bétail. Apprendre à percer les trous, à ajuster la longueur du tube et à maîtriser le timbre devient ainsi une étape symbolique dans l’apprentissage de la responsabilité pastorale. Vous voyez comment un objet apparemment simple peut cristalliser tout un ensemble de compétences pratiques, musicales et sociales ? Le filimbi en est un exemple parfait.

Répertoire mélodique pastoral et signaux de communication du bétail

Le répertoire associé au filimbi est avant tout pastoral. Les mélodies, souvent courtes et répétitives, accompagnent la marche des troupeaux, le repos à l’ombre ou la garde nocturne. Certains motifs servent à calmer les animaux, d’autres à les stimuler ou à les faire changer de direction. À la manière des tambours parlants, le filimbi peut aussi transmettre des messages codés d’un berger à l’autre, en jouant des enchaînements de notes associés à des instructions simples (« rassemblement », « danger », « retour »).

Au-delà de cette fonction utilitaire, le filimbi est aussi un vecteur d’expression personnelle pour le berger. Seul face à l’horizon, il improvise des mélodies inspirées par la lumière, la météo, les souvenirs. Ces improvisations, rarement notées, se transmettent par imitation et par fréquentation du terrain, un peu comme on apprend à lire le ciel ou les traces des animaux. Pour vous qui venez de l’extérieur, ces airs peuvent sembler se ressembler, mais les Maasaï sont capables de reconnaître le style de tel ou tel joueur, comme on reconnaît la voix d’un ami.

Dans certains projets artistiques récents, des musiciens urbains ont commencé à intégrer le filimbi dans des compositions de jazz ou de musique expérimentale, jouant sur le contraste entre son répertoire pastoral ancestral et des harmonies sophistiquées. Cette mise en scène contemporaine ne fait que rappeler ce que les pasteurs savent depuis longtemps : le filimbi est un prolongement de la voix humaine et du souffle vital, un lien direct entre l’individu, le troupeau et le paysage.

Variations régionales : filimbi des plateaux d’arusha versus côte de tanga

Si le filimbi est particulièrement associé aux Maasaï des plateaux d’Arusha et des environs du Kilimandjaro, on en trouve des variantes sur la côte de Tanga et dans d’autres régions pastorales ou agricoles. Sur les plateaux, les flûtes sont souvent plus longues et accordées dans un registre médium-grave, adapté aux vastes espaces ouverts où le son doit porter loin. Les motifs mélodiques y sont généralement épurés, avec de larges intervalles qui évoquent la marche et le balancement du corps.

Sur la côte, en revanche, les filimbi peuvent être plus courts, produisant un timbre plus aigu et perçant, mieux adapté au brouhaha des villages et aux activités de pêche. Les mélodies y intègrent parfois des tournures issues de la musique swahilie, avec davantage d’ornementations et de notes de passage. On parle alors de répertoire de divertissement, joué lors de veillées ou de petites fêtes familiales, loin des grands rituels pastoraux des Maasaï.

Ces variations régionales illustrent la capacité d’un même type d’instrument à se transformer selon les besoins locaux. En voyageant d’Arusha à Tanga, vous entendrez peut-être deux filimbi qui, pour une oreille non initiée, sembleront identiques. Pourtant, chacun est profondément enraciné dans son environnement social et sonore. C’est l’une des grandes leçons de l’organologie tanzanienne : les instruments sont des êtres vivants, qui s’adaptent, migrent et se réinventent constamment.

Instruments à cordes kinanda et zumari dans les ensembles de musique côtière

Le long de la côte swahilie, d’autres instruments à cordes et à vent complètent ce paysage sonore foisonnant : le kinanda et le zumari. Le terme kinanda désigne aujourd’hui à la fois l’harmonium ou le clavier organistique importé et, par extension, certains types de cithares ou de harpes locales. Dans les ensembles urbains de Dar es Salaam ou de Zanzibar, le kinanda électronique a largement remplacé les orgues à pompe et accompagne aussi bien le taarab moderne que le gospel tanzanien. Son rôle rappelle celui du piano : il fournit l’harmonie, soutient la voix et sert de base aux arrangements sophistiqués.

Le zumari, quant à lui, est une sorte de hautbois ou de chalumeau en bois ou en métal, muni d’une anche double. Son timbre puissant et perçant en fait un instrument de choix pour les processions, les fêtes de rue et certains rituels musulmans. Dans les anciennes formations de ngoma za arusi (danses de mariage), le zumari menait le cortège, suivi des tambours ngoma et des danseurs, un peu comme une fanfare compacte et vibrante. Les mélodies jouées au zumari sont souvent basées sur des modes swahilis influencés par le maqâm, avec de nombreux ornements et portamentos qui rappellent le chant vocal.

Dans les ensembles de musique côtière contemporains, kinanda et zumari coexistent parfois avec des guitares électriques, des basses et des batteries modernes. Cette juxtaposition peut surprendre, mais elle reflète la réalité des villes tanzaniennes, où les sons traditionnels et urbains se répondent en permanence. Certains groupes choisissent de conserver le zumari pour les introductions instrumentales ou les moments forts d’un concert, avant de laisser la place aux claviers et aux cuivres. D’autres, au contraire, mettent en avant le kinanda dans un rôle plus discret, en soutien de la voix et des percussions.

Pour les musiciens en herbe, se former au kinanda représente souvent une opportunité professionnelle, car les claviéristes sont très recherchés dans les églises, les hôtels et les orchestres de mariage. Apprendre le zumari, en revanche, demande une forte motivation : la maîtrise de l’anche double exige un travail du souffle et de l’embouchure comparable à celui des hautboïstes classiques. Pourtant, quelques maîtres zumari continuent de transmettre leur art, conscients que sans relève, une part essentielle de la musique côtière tanzanienne risque de se taire.

Préservation du patrimoine organologique tanzanien par le bagamoyo college of arts

Face aux mutations rapides de la société tanzanienne et à la concurrence des musiques globalisées, la préservation du patrimoine organologique – c’est-à-dire des instruments de musique traditionnels et de leurs techniques – est devenue un enjeu majeur. L’un des acteurs clés de cette sauvegarde est le Bagamoyo College of Arts (aujourd’hui TaSUBa – Taasisi ya Sanaa na Utamaduni Bagamoyo), situé sur la côte au nord de Dar es Salaam. Fondé dans les années 1980, cet établissement public s’est donné pour mission de former de nouvelles générations d’artistes tout en documentant et en valorisant les expressions culturelles locales.

Concrètement, le Bagamoyo College of Arts propose des cursus dédiés à la musique, à la danse et au théâtre, où les étudiants apprennent aussi bien les instruments traditionnels (ngoma, marimba, zeze, filimbi, zumari) que les techniques de composition et d’arrangement contemporains. Des maîtres artisans y animent régulièrement des ateliers de fabrication de tambours, de xylophones ou de luths, permettant aux jeunes de comprendre l’instrument de l’intérieur – du bois brut jusqu’au son final. Pour vous qui vous intéressez à la musique tanzanienne, c’est l’endroit idéal pour constater comment tradition et modernité peuvent dialoguer au quotidien.

Le collège mène également des projets de recherche et de collecte sur le terrain, en collaboration avec des ethnomusicologues et des communautés locales. Ces initiatives visent à enregistrer les répertoires en voie de disparition, à filmer les rituels où les instruments jouent un rôle central et à archiver les savoir-faire des artisans les plus âgés. Dans un contexte où de nombreux parents manquent de temps pour transmettre oralement ces connaissances, cette documentation devient une forme de mémoire collective, accessible aux chercheurs comme aux artistes.

Enfin, le Bagamoyo College of Arts joue un rôle de vitrine en organisant des festivals, des résidences d’artistes et des spectacles ouverts au public. Ces événements donnent une scène aux instruments traditionnels tanzaniens, non pas comme de simples objets de musée, mais comme des acteurs vivants de la création actuelle. En assistant à un spectacle sur le campus, vous verrez sans doute un ngoma dialoguer avec une guitare électrique, une zeze se mêler aux nappes d’un clavier, ou un filimbi se poser sur un beat de bongo flava. C’est dans ces rencontres que se joue l’avenir du patrimoine musical tanzanien : un futur où les instruments ancestraux continuent de résonner, d’inspirer et de fédérer, au cœur d’une société en pleine évolution.